ne journée particulière que fut ce vingt-cinq mars : nous eûmes droit aux quatre saisons dans la même journée ! Le temps, certes annoncé, ne gâcha pas pour autant les découvertes auxquelles nous fûmes conviés. Trois destinations étaient au programme de la matinée. La première nous amena à Bulgnéville, à l’emplacement de la maison (aujourd’hui disparue) où décéda le maréchal Arnaud de Barbazan envoyé par le roi Charles VII soutenir le nouveau duc de Lorraine, René d’Anjou, son beau-frère, alors en conflit armé avec Antoine de Vaudémont-Joinville qui lui contestait ce titre. Tout ceci nous ramena à un conflit d’héritage de la couronne ducale et à l’année 1431 (2 juillet), juste après le décès du duc Charles II qui avait marié sa fille aînée, Isabelle de Lorraine, à l’Angevin. Le récit de la bataille de Saulxures-lès-Bulgnéville, qui eut lieu à quelques centaines de mètres du lieu où nous étions - nous ne pûmes nous y rendre en raison de l’étroitesse de la chaussée- permit à chacun de mieux comprendre les stratégies employées par le duc de Lorraine et ses alliés dont l’évêque de Metz, Conrad Bayer de Boppard et Robert de Sarrebruck, d’une part, et celles d’Antoine de Vaudémont et de ses alliés bourguignons (le maréchal Toulangeon, grand vainqueur de la bataille) d’autre part. Un cas d’école où, en une demi-heure, le tour était joué ! Le duc de Lorraine ainsi que l’évêque de Metz furent faits prisonniers (le premier resta cinq ans en détention et ne fut libéré que contre une énorme rançon de 400 000 écus d’or) et les Lorrains mis en déroute. Un carnage aussi (2 000 morts, un, toutes les secondes !). Une bataille des plus courtes aux conséquences importantes tant au plan local qu’au plan « international » (la Lorraine et la Bourgogne ne faisaient pas partie du royaume de France).
Le bus nous amena ensuite à Darney où nous fûmes plongés en pleine Première Guerre mondiale. À la sortie du bourg, sur une colline, à l’emplacement de l’ancien camp Kléber, s’élève la flèche commémorant la cérémonie du 30 juin 1918 qui vit le président de la République, Raymond Poincaré, remettre un drapeau confectionné aux couleurs de la Bohême-Moravie par la commune de Paris aux 6 000 légionnaires Tchèques et Slovaques, engagés aux côtés de l’armée française, et, dans le même temps, reconnaître officiellement le Conseil National Tchécoslovaque dirigé par Thomas Mazarick et Edouard Benès (présents ce jour-là) ainsi que le droit des Tchèques et des Slovaques à s’autodéterminer. Le président français ouvrit ainsi la voie, suivie immédiatement par les Britanniques et les Américains. C’était un premier pas, majeur, vers la reconnaissance par les alliés de ces deux peuples, alors sous domination austro-hongroise (indépendance proclamée le 28 octobre 1918).
Le monument commémoratif que nous avons vu n’est pas celui d’origine, construit vingt ans après les événements. Celui-ci, dû à l’initiative du sénateur des Vosges et maire de Darney, André Barbier, fut érigé en 1938. Il était en béton armé, de forme pyramidale et haut de 32 m. Il reposait sur une haute crypte et était orné, à son sommet, d’une sculpture en bronze représentant le lion tchécoslovaque ; celui-ci avait été offert par le gouvernement tchécoslovaque et acheminé à Darney au nez et à la barbe des nazis. Aussi suscita-t-il le courroux des Allemands qui ne tardèrent pas, sitôt la France occupée, à vouloir détruire l’édifice et récupérer le bronze. Toutefois, il fallut 10 tentatives de dynamitage aux troupes commandées par le général Gutscher pour venir à bout du monument (novembre 1940).
Après guerre, il fallut attendre vingt ans (1968) pour qu’un nouveau projet voit le jour (l’actuelle flèche en acier de même hauteur) et pérennise la mémoire des victimes tchèques et slovaques morts au combat (en Alsace, Champagne et Ardennes). Un wagon fut adjoint au monument (il n’était pas présent en 1938) pour rappeler que ce fut le moyen de transport utilisé pour véhiculer les engagés tchèques et slovaques en France durant la Première Guerre. La mémoire de l’événement, plus que centenaire, a tellement marqué les esprits tchécoslovaques, que le président Vaclav Havel décréta, en 2002, le 30 juin de chaque année, jour de la fête des armées.
La matinée s’est achevée par une pause apéritive qui en a étonné plus d’un ; nous fûmes conviés à partir à la rencontre du vin vosgien (et oui, il y a des vignes dans les Vosges), à La Neuveville-sous-Montfort plus précisément. M. Cousot, ancien président de la coopérative viticole, nous présenta les particularités de ce vin, issu de cépages hybrides à partir de deux cépages locaux traditionnels, choix retenu par les trois grandes figures de la renaissance de la vigne au XXe (MM Kuhlmann, Oberlin et Millot) après les ravages causés par l’Attila des vignes, à savoir le phylloxéra. La partie ne fut pas facile (le vin fut longtemps décrié) et le petit vignoble (5 ha) ne doit sa survie qu’à la ténacité de quelques vignerons, encouragés par un ingénieur œnologue, issu du centre de formation de Laquenexy dans les années 80. La cave coopérative visitée fut, en effet, créée en 1980 et se charge de la production et commercialisation du vin (essentiellement dans le secteur des Hautes Vosges – pas d’espoir d’en trouver dans des boutiques à Metz !). La production repose sur l’élaboration de deux vins, l’un fruité d’où son nom (le FRUITÉ), et l’autre, plus ferme, le vin BLEU (la couleur évoquerait la ligne bleue des Vosges à moins qu’elle ne fasse référence aux taches de vin sur une nappe blanche !. Elle reste limitée en termes quantitatifs (15 à 20 000 bouteilles pour des rendements de 30 hl à l’ha) L’un comme l’autre fut très apprécié, d’autant que la dégustation à volonté fut accompagnée de toasts. Un grand merci à notre comité d’accueil, toujours à notre disposition, qui fut récompensé au vu du nombre de bouteilles achetées. À boire avec modération toutefois.
L’après-midi fut consacré à la visite de la cité thermale sous la conduite de deux guides. La station, déjà fréquentée par les Romains, ne fut exploitée à l’époque contemporaine qu’à partir de 1854. Ce nouveau destin reste attaché à un curiste de Rodez, Louis Boulomié, avocat convaincu par les bienfaits de l’eau de Vittel (apport curatif contre la goutte, la gravelle, le diabète, la vessie et les voies urinaires). L’empreinte de la famille Boulomié se retrouve aussi dans les fonctions politiques locales exercées par ses membres mais également dans les vitraux de l’église où certains membres n’hésitaient pas à se faire représenter.
L’afflux de curistes amena des investisseurs à doter la ville d’hôtels, de lieux de détente et de loisirs dont l’architecture s’inspira des courants artistiques en vigueur aux époques traversées. Un très grand parc (650 ha) fut aménagé. Plusieurs sources (source Félicie, Bonne Source, Source Hépar et Grande Source) permettent toujours aux curistes de bénéficier d’eaux aux propriétés spécifiques. Une eau aussi mise en bouteille. Le parcours-découverte se déroula en toute quiétude étant donné que la saison n’était pas encore commencée.
Nos deux guides ont évoqué également le procès actuellement en cours à Nancy qui voit la société Nestlé Waters, filiale de Nestlé, propriétaire des usines d’embouteillage, mise en accusation (elle emploie 600 salariés à Vittel). Le contexte : aux abords des usines d’embouteillage de Vittel et Contrexéville, où sont produites les marques Vittel, Contrex et Hépar, plus de 360 000 m3 de déchets plastiques – essentiellement des bouteilles – ont été enterrés en toute illégalité dans quatre décharges à partir des années 1960-1970. Si ces dépôts sauvages ont été alimentés avant que Nestlé Waters n’achète l’ensemble de la Société des eaux de Vittel en 1992, la firme est accusée d’avoir laissé à l’abandon ces décharges depuis qu’elle est propriétaire des terrains souillés. C’est tout l’enjeu du procès, avec, pour toile de fond, la pollution aux micro plastiques que ces quatre dépôts sauvages génèrent dans l’environnement.
L’histoire de Vittel a connu ses heures sombres durant la Seconde Guerre mondiale comme le rappelèrent les guides : dans le parc thermal fut installé un camp d’internement rassemblant, de 1941 à 1944, deux mille femmes britanniques, canadiennes et américaines, destinées à servir de monnaie d’échange, puis, à partir de janvier 1943, de trois cent juifs. Après guerre, la cité thermale connut un regain de prospérité avec la venue du Club Med qui racheta un nombre considérable d’hôtels (il n’en détient plus qu’un seul aujourd’hui). De nos jours, Vittel s’oriente de plus en plus vers des activités physiques et sportives.
Le groupe regagna Metz en traversant une tempête de neige sur l’autoroute. Pas de quoi refroidir le plaisir et l’enthousiasme ressentis tout au long des découvertes de la journée.